Mon Amour est d'eau claire

et mon eau d'amour fou

Poèmes de Pauline Ségalat - Dessins de Carlotta Costanzi

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"Mon amour est d'eau claire et mon eau d'amour fou"

   Je me souviens du jour où, il y a des années, j’étais allée avec mes parents chez mes voisins, qui organisaient un barbecue. La soirée s’était prolongée et d’autres amis étaient arrivés, assez ivres, apportant un sac rempli de bouteilles. Mes parents avaient aussitôt remercié pour le dîner et nous étions rentrés chez nous. J’étais allée dans ma chambre mais je ne m’étais pas couchée. Je m’étais glissée par la fenêtre et étais retournée chez nos voisins.


    Ils étaient avec leurs amis sur la terrasse, autour de la table éclairée par une grosse lampe suspendue à la tonnelle, riant et se servant à boire. Je m’étais avancée, mais ils ne m’avaient pas vue. J’avais contourné la terrasse et m’étais enfoncée dans le jardin.
    La soirée d’automne était douce, tranquille. J’enlevai mes sandales et marchai dans l’herbe. Le vent passait lentement dans les branches. Je suivis un chemin de dalles et arrivai devant la piscine.


    Je pouvais la voir depuis ma chambre mais elle me parut plus grande, plus longue. L’eau miroitait silencieusement. Derrière moi montaient et descendaient les rires, par vagues. Je tendis un pied et l’enfonçai dans l’eau. Elle était tiède. Les feuilles d’un eucalyptus palpitaient près de moi. Leur parfum me parvenait, aussi léger qu’un souffle.
    Les lumières de la maison venaient mourir sur les dalles et seul restait le ciel, sa voûte noire et profonde.


    J’enlevai ma robe. La blancheur soudaine de mon corps, les deux dômes légers de mes seins affleurant du soutien-gorge, mon ventre, jaillirent et me surprirent. Je me plaçai devant un petit escalier qui descendait dans la piscine. Je mis un pied sur la première marche. L’eau, une fois franchie la petite pellicule chauffée par le soleil, était froide.
    Je posai un deuxième pied. L’eucalyptus tintait doucement et le bras, immense, de la nuit se referma sur moi.

    Je descendis sur la deuxième marche et un frisson parcourut mes épaules. L’eau noire, difficile, immense, se balançait comme une mer.


    Mes pieds se glaçaient. La brise serpentait sur mon dos, ma poitrine, mes jambes.


    J’arrivai sur la troisième marche. Mon coeur se révulsa. J’entendis un bruit et me jetai dans la piscine.


    Mon corps fendit l’eau qui se souleva de chaque côté. Je la sentis se diviser, s’ouvrir, courir le long de ma peau. Je fus étendue, un instant en équilibre et en mouvement. Devant moi tanguait le bout de la piscine. Le ciel resplendissait. J’ouvrai les bras et l’embrassai, avec l’eau et les arbres.


    Je touchai le bord et le froid me prit à la tête, puis au fond de ventre. Je nageai encore, jusqu’à l’escalier, quatre, cinq, six brasses, et de mon corps qui se recroquevillait, monta du miel.

 


    Je suis vieille à présent j’ai quitté ce pays et ne me baigne plus. Mais quand je m’allonge ou me lève, quand je rêve, la piscine froide, la piscine d’automne, brille dans la nuit claire.

Je suis vieille à présent

et chargée de bijoux

qui sont lourds à mon cou

Mon corps paré de fleurs

vives sur mon corsage

et traversant les âges

Ma maison résonne

des aboiements d’un chien

devenu mien

Devant la terrasse

la pelouse grise

où mon cœur

s’enlise

​​

[...]

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