Voici mon rêve tel qu'il m'a été offert au matin du 31 octobre 2017. Je prends ici le soin de vous le rapporter, certaine chacun d'entre nous pourra y trouver sa part de vérité.

 

        C'était le soir, et j'entrai dans un des lieux les plus huppés de Paris, au bas des Champs-Elysées. Des femmes et des hommes, une trentaine peut-être, moelleusement lovés dans des fauteuils placés le long des murs, et faisant couler dans leur gorge l'alcool brûlant qui bientôt incendierait leurs veines et les rendrait pareils à des héros de fer, attendaient que la nuit commence. Je m'avançai, vêtue de noir et de noir maquillée, les cheveux relevés dans un chignon des plus sophistiqués, mon visage et ma gorge luisaient dans la pénombre comme deux innocentes lunes, et mes escarpins valaient une petite fortune mais personne ne s'y trompa : j'étais celle qui vend son corps, et le plus cher possible.

 

       Pourtant ce n'était pas l'argent que je venais chercher mais le repos, une heure de répit, au fond du bar qui dévoilait dans un recoin un petit salon de coiffure. Je m'assis sur le siège le plus reculé, face au miroir qui reflétait les visages de mes sœurs les femmes qui bavardaient entre elles, les cheveux pris dans des rouleaux ou des pinces brûlantes, sans un regard vers moi. Cela ne comptait plus, le cuir du fauteuil, la chaleur de l'ombre s'ouvrirent autour de moi et je m'enfonçai avec délice dans mon bain de solitude.

Eclats de voix, verres brisés, raclement des chaises contre le sol, une policière fit brusquement irruption dans le bar « Mesdames, veuillez-vous lever s'il vous plaît ». Les femmes passèrent alors, tremblantes dans leurs serviettes éponge, une à une devant la policière qui braqua son doigt vers moi : « Vous. Montrez-moi votre sac ». Je me baissai pour rassembler mes affaires qu'elle avait répandues à ses pieds. Tous autour de moi formait un cercle mouvant. « D'où venez-vous ? Que faisiez-vous ici ? » Je protestai, toujours à genoux, pourquoi de telles questions et prenais à parti le cercle de visages qui ouvraient de grands yeux stupéfaits. Je me redressai. « Vos cheveux, dit la policière. Regardez-vous. Ils sont sales. » Dans le grand silence je vis alors avec horreur que mon chignon était tombé, mes boucles défaites, et que mes cheveux pendaient sur mes épaules, secs et raides. Alors la policière prononça son jugement : « Vous n'étiez pas ici pour vous faire coiffer. Vous êtes condamnée à payer trente-six euros d'amende. Pour racolage. » Murmure scandalisé. Les lumières, banales, crues s'étaient rallumées. Tous portaient encore leurs beaux vêtements mais la fête était terminée. Déchirées mes ténèbres. Et je ne pouvais pas payer. C'était la ruine, la fin de ma route et autour de moi ces regard ébahis, sans hostilité, non, mais insoucieux, incapables d'avoir même la seule idée de m'aider et insensibles à ma douleur. Alors je dis « Je n'ai rien. Ce soir, en me couchant je n'aurai rien, et demain, quand je me réveillerai je n'aurai rien. Mais je ne peux pas payer. Je ne peux pas avoir de dette. » Je dis encore : « Vous êtes trente-six. Si chacun de vous m'aidait d'un euro, je pourrai payer et tout cela serait terminé. » Enfin, avec douceur, je demandai : « Qui accepte? » Et parmi les élégants, les fêtards, jeunes pour la plupart, qui s'étaient assis devant moi comme des écoliers, je vis, et cela me surprit, plusieurs mains se lever. Et ils se mirent à interpeller les autres « Enfin, quoi ! Ce n'est qu'un euro ! » Ils criaient de plus en plus fort, si bien qu'une grande fièvre embrasa l'assemblée, qui scandait « un euro, un euro ! Oui, donnons ! », ivre de son audace, son coup de folie, sa générosité. Alors éclata en moi un immense mépris, je ne pus plus soutenir davantage leur vue et je sortis dans la nuit qui se referma sur moi, comme une cape glacée.

 

      La vérité est que mon rêve ne s'arrête pas là. Dans la rue je rencontre un homme, qui m'emmène avec lui et pendue à son bras je retrouve un peu de mon allant, et une forme de confiance. Mais le matin, la lumière, le gâteau que j'ai fait avec mon fils, oui, que je vais manger avec ma famille ont emporté les derniers lambeaux. Tout sombre maintenant, s'effiloche et il ne reste que ces mots aussi nets que si je les avais lus « Ce soir en me couchant je n'aurai rien. Et demain, quand je me réveillerai, je n'aurai rien. »

Le jour où Madame Jonquière sentit, à la racine de sa dent, un petit trou

Une poignée de minutes après s’être lavé les dents, Madame Jonquière sentit que quelque chose était resté coincé entre ses incisives du bas. Elle revint se placer devant le miroir, ouvrit la bouche et inspecta ses gencives. Au bout d’un certain temps, elle aperçut un petit trou en bas d’une de ses dents, juste celle du milieu. Elle passa lentement sa langue et la sentit frotter l’émail de sa dent, qui faisait un relief après le trou.
Madame Jonquière resta un moment face à la glace à regarder la petite cavité sombre. Quand son mari entra dans la salle de bain, elle se planta devant lui et lui montra ses gencives. « En effet, ce n’est pas normal. Il faudra que tu ailles chez le dentiste, et à mon avis, dès demain. » Madame Jonquière fut touchée du ton préoccupé de son mari.

Le lendemain matin, la première réaction de Madame Jonquière fut de passer sa langue sur le petit trou. Elle avait l’impression que la sensation de sa dent malade ne l’avait pas quittée de la nuit. Elle se leva, enfila sa robe de chambre et après avoir fait chauffer du thé et griller des toasts, elle s’assit à la table du petit-déjeuner. Monsieur Jonquière passa sa tête dans l’embrasure de la porte et lança comme chaque matin un vigoureux : « Bonne journée, à ce soir ! » Mais cette fois il ajouta : « N’oublie pas le dentiste ! »
Madame Jonquière resta seule devant sa tasse fumante. C’était la fin du printemps et derrière la fenêtre, les arbres balançaient lentement leurs branches sous un soleil radieux. Elle n’osait pas mordre dans ses tartines. Elle avait l’impression que sa dent pouvait se déchausser à tout moment, rester fichée dans le pain. Elle s’imagina avec une dent en moins. C’était une du bas, cela ne se verrait pas énormément. Mais en même temps, elle était là, juste devant. Il lui semblait déjà sentir l’interstice laissé par sa dent manquante et visualiser l’air que cela lui donnerait quand elle sourirait. Ce serait sa touche, spéciale.

Elle se leva, jeta les tartines et lava son bol. Son mari bien sûr voudrait qu’elle se fasse remplacer sa dent. Une fausse dent… Elle serait légèrement jaunie, ne dénoterait pas et personne ne s’apercevrait de rien. Et si c’était une maladie, qui se propageait aux autres dents ? Le dentiste dirait : « Vous venez bien tard, les racines des quatre incisives ont été touchées, il va falloir les arracher. » Elle vit son sourire, quand il lui manquerait toute la rangée du devant. D’abord on ne remarquerait rien, parce qu’elle n’ouvrait pas largement la bouche. Puis on serait pris d’un doute, on regarderait plus attentivement et on s’apercevrait qu’elle aurait cet énorme trou !
Madame Jonquière secoua involontairement la tête et entra dans sa chambre. Elle pensait être en retard mais elle avait si peu mangé qu’elle était tout à fait dans les temps. Elle s’habilla, fit son lit, se coiffa et se parfuma, selon son ordre bien établi. Au moment de se laver les dents, elle s’immobilisa. Elle n’avait pas le courage de frotter la brosse contre le trou, de risquer de faire bouger sa dent. Pour la première fois depuis des dizaines d’années, elle partit sans s’être lavé les dents.
Elle monta dans sa voiture, conduisit jusqu’au collège où elle enseignait, écoutant la radio. Une fois sur le parking, après avoir vérifié qu’il lui restait encore trente minutes avant son premier cours – dix minutes de plus que d’habitude, elle sortit son répertoire de son sac et chercha le numéro de son dentiste.
« Monsieur Allard ? Bonjour, c’est Madame Jonquière. Je voudrais savoir si vous pourriez me voir en urgence car je me suis aperçue hier que j’ai un petit trou –ses mots la grisèrent- à la racine d'une de mes dents.
- Je regarde… j’ai une place à 14 heures. «
14 heures. Parfait. Elle sera revenue à temps pour son cours de 16 heures 15. Madame Jonquière sortit de sa voiture, entra dans le collège et pendant deux heures, chercha à inculquer à ses élèves des notions d’Histoire et de géographie. Parfois elle passait sa langue sur le petit bout de dent manquant, son secret.

A midi elle sortit du collège. Elle déjeunait habituellement avec ses collègues enseignant eux aussi l’histoire-géographie mais, malgré sa faim, elle n’avait aucune envie de se risquer à mordre dans un aliment. La grande salle du réfectoire, carrelée, éclairée aux néons quel que soit le temps, résonnant du choc des couverts et des éclats de voix, lui faisait soudain horreur. Elle s’écarta un peu du collège charriant son flot d’élèves, et dans le silence d’une petite rue, resta immobile, sans oser s’appuyer contre le mur, ce dont elle avait pourtant envie. Elle gardait les bras croisés sur son pardessus, toute palpitante. Le soleil jouait à travers les feuilles des arbres régulièrement espacés. Le chant d’un oiseau jaillit juste devant elle. Une tourterelle, reconnut-elle.
Madame Jonquière regarda sa montre, calcula aussitôt, presque malgré elle. Midi dix… A 13 heures 30, elle devra se mettre en route. Il lui restait une heure, plus d’une heure. Elle eut devant la liberté une sensation de vertige.
Les voitures passaient, à intervalles réguliers. La lumière de midi ruisselait sur les carrosseries, les murs, les feuillages. Le ciel l’éblouissait et son cœur se souleva, deux fois, sous l’effet d’une grande joie.
Elle prit une profonde inspiration et soudain, sans qu’elle sache pourquoi, alors qu’elle n’en avait pas envie, rebroussa chemin, monta les marches et s’enfonça dans les couloirs du collège plongés dans l’ombre. Elle arriva devant la cantine. Ses collègues, qui l’avaient cherchée, s’apprêtaient à y entrer. Sa pensée s’agrippa au soulagement qu’elle ressentit : « J’ai bien fait de revenir. »
Plusieurs fois, elle fut sur le point de parler du trou qui lui creusait la dent, mais elle garda finalement son secret pour elle. Elle avait choisi les lasagnes, qu’elle jugeait facile à mâcher. La béchamel, épaisse, qui lui restait dans la bouche, avait un goût de cendre.

Presque 14 heures… Madame Jonquière quitta un peu précipitamment ses collègues et monta dans sa voiture. Elle savait très bien où exerçait le dentiste mais elle nota quand même, après l’avoir vérifiée, l’adresse dans le nouveau GPS que lui avait offert son mari.
Elle arriva devant le cabinet, se gara sans encombre et entra dans la salle d’attente. Une jeune femme portant une blouse blanche lui fit remplir un formulaire. Avez-vous contracté ces maladies ? Quels traitements suivez-vous ? Madame Jonquière se sentit envahie par la panique. Elle n’osait plus passer sa langue sur le petit trou. On allait lui enlever ses dents, toutes ses dents du bas, il allait falloir revenir encore et encore et les économies qu’ils avaient mises de coté pour repeindre le couloir allaient y passer. Ou bien ils n’auraient pas assez d’argent et elle resterait là, la bouche béante.
« Madame Jonquière ? Suivez-moi, s’il vous plait. » Elle prit son sac et suivit le médecin, lui aussi recouvert d’une blouse.
« Cela fait longtemps que vous n’êtes pas venue, il me semble ?
-Oh… plusieurs années ! » Elle s’efforçait de sourire mais les mots lui semblaient sortir d’un autre corps que le sien. Elle s’approcha presque à tâtons du siège et dû s’y reprendre à deux fois pour monter dessus.
« Ouvrez la bouche… Voilà. Alors ce trou ? » La grosse face du médecin se pencha sur elle, la couvrant de son ombre.
« Alors… où est-ce ? »
Madame Jonquière montra sa dent avec son doigt, la bouche toujours ouverte.
« Je ne vois rien… Oh, cela. » Il s’écarta et appuyant sur un bouton, fit redresser de quelques centimètres le siège de Madame Jonquière. « Il s’agit d’un éclat dans le tartre qui s’est accumulé au cours des années. En réalité quand vous le touchez, vous touchez votre vraie dent. Je vais vous détartrer tout ça. » Et il fit redescendre le dossier du fauteuil, jusqu’à ce qu’elle ait les pieds plus haut que la tête. Il actionna sa fraise et la douleur déferla dans la bouche de Madame Jonquière, éparpillant ses pensées.

Le dentiste lui fit admirer dans un petit miroir ses dents débarrassées de leur couche de tartre et lui prescrivit un bain de bouche. Madame Jonquière paya, pris son manteau, son sac, serra la main du docteur et se retrouva dans la rue baignée de soleil.
Sa première réaction fut de chercher son portable pour annoncer la bonne nouvelle à son mari, mais elle changea d’avis et raccrocha. Elle monta dans sa voiture. 15 heures 10. Elle serait largement à l’heure pour son cours de 16 heures 15. Elle roula vers le lycée.
Les rues, en ce milieu d’après-midi, étaient presque désertes. De temps en temps, elle dépassait des passants qui marchaient tranquillement, le nez au vent. Les arbres étaient couverts de feuilles d’un vert lumineux. Elle ouvrit la fenêtre de sa voiture. L’air frais, vif, lui emplit les narines. Le ciel inonda son visage. Elle aperçut une place libre et se gara dans cette rue vide, éclatante et dorée.
Elle coupa le moteur et renversa doucement sa tête en arrière. Son dos s’enfonça dans le dossier et elle sentit ses muscles se détendre, l’emporter dans la torpeur bienheureuse de l’après-midi. Un rayon de soleil venait chauffer ses mains. Elle ferma les yeux et laissa le ciel, le soleil, le vent, entrer par la fenêtre et baigner son cœur.

Une voiture passa et elle ouvrit les yeux. Le rayon de soleil chauffait maintenant son genou. Elle entendit une cloche sonner quatre coups et sentant le sang monter en elle comme du vin joyeux, elle reprit sa route vers le collège

La baleine

Le professeur japonais Tsunamoto avait passé sa vie à étudier le calamar géant. Mais il n’était jamais parvenu à l’observer en liberté, au fond de l’océan. Cette fois, il allait réaliser son rêve. Il était avec deux autres savants, venus avec ordinateurs, caméras, calculs et espoirs sur un bateau aux confins du Pacifique, dans l’archipel d’Ogasawara. Les scientifiques avaient consacré des années à mettre au point des appâts très sophistiqués. Une Américaine, fut la première à descendre dans le petit sous-marin à la recherche du calamar mystérieux. Elle voulait l’attirer au moyen d’une lumière bleue. Le calamar ne se montra pas. Le Suédois essaya à son tour. Il diffusa dans l’océan des litres de graisse et de sang de calamar, très riches en phéromones. En vain. Alors, Tsunamoto vérifia une dernière fois ses calculs, et entra dans le sous-marin.

La coquille de fer traversa aussitôt un banc de poissons bleus qui tournoyèrent en soulevant des bulles. Les flots miroitèrent dans la lumière puis tout devint sombre. Le pilote du sous-marin voulut entamer une petite discussion mais Tsunamoto gardait les yeux fixés sur les parois de verre. Le silence se fit de plus en plus profond, sillonné de courants, à mesure qu’ils s’enfonçaient dans les abysses et que l’eau les recouvrait.

La première créature qu’ils virent fut une petite pieuvre télescope, qui palpitait dans le faisceau du sous-marin, suspendue dans l’obscurité. Elle ondulait gentiment, cambrant et dépliant ses tentacules minces, comme pour attirer les voyageurs à elle. Elle dansa longtemps et disparut. Ils reprirent leur route dans les entrailles noires. Tsunamoto aperçut au-dessus d’eux une méduse atolla, méduse des grandes profondeurs. Elle écarta son corps de soie et il vit palpiter l’origine de sa vie entre les chairs qui se refermèrent en claquant. Elle s’éloigna.

Tsunamoto jugea leur position idéale et ils s’immobilisèrent au milieu de l’océan. La pression que l’eau exerçait sur la coque se prolongeait jusqu’à son cœur. Il actionna la manette qui permettait de lâcher son appât, le plus simple du monde : un énorme poulpe mort, repas préféré des calamars géants. Le poulpe tourna au bout du câble, puis s’immobilisa. Tsunamoto mit alors en marche la caméra qu’il avait emportée. La plaine grise, déserte apparut dans le viseur.

Les heures passaient. La tête du conducteur dodelinait sur ses épaules. Le professeur fixait toujours ardemment la petite tâche blanche du poulpe. Elle se balançait, se balançait, lointaine… quand soudain une forme géante surgit et l’agrippa, l’entourant de tout son corps. Tsunamoto poussa un cri. Le projecteur, le projecteur ! Le pilote réveillé en sursaut appuya sur un bouton et la lumière se fit sur le calamar géant.

Ses tentacules énormes s’enroulaient sur la proie, roses, oranges, marbrés, gonflant et dégonflant leurs ventouses dorées, comme autant de cœurs. Sa tête ruisselait de couleurs, et sous la chair soudain plus fine, presque transparente, on voyait les globes énormes de ses deux yeux. Du ruisseau de ses tentacules, il amenait le poulpe à lui, tandis que s’ouvrait sa bouche en étoile. Le poulpe disparaissait dans ses bras, nid de serpent magiques et plus souples que du rêve. Au bout de ses tentacules, la vie, légère et tournoyante rejoignait l’eau. Le calamar se redressa d’un coup, resta un instant face à Tsunamoto, et sombra vers le fond.

Tsunamoto et le conducteur du sous-marin refirent surface sous les exclamations des autres scientifiques, qui voulurent aussitôt visionner les images qui avaient été filmées. Ils se serrèrent devant l’écran. La masse immense, le corps de l’océan se déploya devant eux, les profondeurs, silencieuses. Le poulpe se balança au bout de son câble, longtemps, longtemps, et la vidéo s’arrêta.

La baleine

      C’était le milieu de l’été et des centaines de personnes s’attroupaient sur la plage. En maillot, en paréo, casquette sur la tête et glacière à la main, tous s’agglutinaient, tous étaient venus voir l’énorme corps de l’énorme baleine, échouée sur le sable de Californie.
On se pressait autour de la masse inerte, grise, tristement lourde, on se risquait à la toucher ! on la photographiait et on se faisait photographier près d’elle.
La télévision était là bien sûr, dépêchée sur le champ et un journaliste en costard s’époumonait sous le soleil : « Plus de cent soixante-dix tonnes et trente mètres de long… C’est un monstre, un véritable monstre sorti tout droit des profondeurs ! Elle pourrait contenir 140 hommes adultes ! »
L’essaim des hommes butinait sa part d’énorme et d’aquatique, son pauvre rêve. La baleine offrait son corps, au soleil.
« La baleine bleue est le plus grand des animaux connus qu’ait jamais porté la terre ! Elle dépasse même les dinosaures ! » Le journaliste transpirait à grosses gouttes et les vacanciers miniatures installaient leurs affaires et s’asseyaient, pique-niquaient autour de la baleine.
« La police arrive, la police arrive, suivie des pompiers ! Ils vont emporter le corps !» On avait en effet appelé les pompiers à la rescousse et c’est dans un concert de sirènes qu’ils dévalèrent les dunes.
« Ecartez-vous ! Ecartez vous ! »

      Deux grues et un camion-remorque furent réunis autour de la baleine. La petite ville de Santa Ana ne ménageait pas sa peine. Et c’était sans compter l’hélicoptère qui tournoyait vaillamment, malgré sa flagrante inutilité. Les vacanciers ne s’étaient pas lassés du spectacle et après avoir été écartés du périmètre de sécurité, ils regardaient en sirotant des sodas les pompiers qui se démenaient. Deux câbles d’acier furent finalement fixés de chaque côté de la baleine. Le chef des pompiers, juché sur le toit du camion, brandit théâtralement son microphone. Il cria trois ordres brefs et un silence de mort s’abattit sur la plage. Centimètre par centimètre, la masse énorme fut soulevée de terre. Les courroies grinçaient. Les spectateurs retenaient leur souffle, et le journaliste en perdait ses mots, les yeux fixés sur le corps. Un mètre, deux mètres du sol… Le câble déchira le flanc de la baleine qui s’ouvrit dans un craquement et le monstre s’écrasa sur le sol.

Les pompiers, désorientés, restaient près du camion, indécis. Les spectateurs, débout et les mains en visière scrutaient la fissure de l’énorme corps. Une mouette traversa le ciel et jeta des cris. La mer étincelait.

 

      Soudain, un pompier recula d’un bond. Un jus sombre sortait lentement du corps ouvert et venait, venait lentement vers lui. Les vacanciers se pressèrent pour mieux voir. Le jus s’épaississait et s’écoulait, noirâtre, luisant. Progressant lentement, il s’étalait, formant une grande mare, venant souiller les roues du camion des pompiers. La baleine resplendissait sous le soleil, et la boue lisse coulait, toujours plus abondante, plus sombre, et s’élargissant comme une flaque de pétrole sur le sable. Un cri se fit entendre, un cri intérieur et des flots, des flots noirs jaillirent de la baleine, emportant les pompiers, les vacanciers, le journaliste et son caméraman dans la force de leurs eaux qui formaient des torrents, dévalaient sur le sable, montaient jusqu’aux dunes, rejoignaient la mer. Une eau immense, infinie, une mer noire et lisse s’écoulait, s’écoulait sans fin de la masse toujours aussi dense, aussi gonflée de la baleine. Les pompiers dérivaient, les spectateurs se noyaient, se débattant comme des insectes. La plage était noire et les premières maisons, lovées derrière la dune, disparurent sous l’eau noire. Les flots dévalèrent les rues, cascades de boues emportant les voitures, les enfants, les hommes les femmes les animaux les maisons. Le fleuve atteignit la place, la mairie, l’école, il recouvrit tout et il ne resta bientôt plus rien de la ville de Santa Maria.

 

    Le pilote et le copilote restés dans l’hélicoptère virent la tâche sombre s’élargir jusqu’ à toucher la forêt qui bordait la ville. Elle atteignit les premiers arbres et soudain s’arrêta. La baleine, point blanc et long formait sur le lac noir une île, aussi brillante qu’une étoile.
Réalisant que la jauge d’essence baissait à vue d’œil, les deux hommes poussèrent le moteur à fond et foncèrent vers la ville de Santa Ana sans regarder derrière eux.