Voyage au Congo-Brazzaville

J’ai perdu mes repères

et dans les cahots de la route

je ne peux formuler

aucune pensée

 

Les jours se suivent dans un tourbillon

de feu

pagne aux motifs de visages

multicolores

La nuit tombe et je ne sais pas

où nous allons

 

je sais seulement ma fatigue et ma joie

le lac de joie qui miroite en moi

sous mon soleil

Dans la nuit enflammée des jours
les fleurs des yeux, les fleurs des dents,
ouvertes par milliers
Dans l’aura des artistes et le souffle qui
parvient jusqu’à moi
les tresses zigzagantes sur les têtes des petites
filles


dans l’arc des palmiers
et les vallées entraperçues
enchanteresses


j’ai laissé et reçu des morceaux de moi
qui désassemblent et réassemblent
le secret de mon identité


Je ne pensais pas laisser autant


chaque matin je revêts
un manteau nouveau


Dans la métamorphose mon amour tu es là
ma main connait ta main toujours pareille
mon front connait ton épaule, chaude et faite
pour moi
mon âme connait tes bras refermés sur mon
corps
et qui sont
ma maison


Je viens vers toi sans me souvenir du passé
sans me souvenir des poèmes et des
pensées
je viens vers toi comme je viens vers le feu
quand j’ai froid
comme je viens vers mon repas
comme je viens sous un toit


Je sais ta chaleur sûre
je sais ton amour sûr
je sais ta bonté et ta compassion sûres

*****

Dans la forêt du Mayombe
à l’arrière du pick-up
sur les sacs avec Pierre
jusque dans mes bras


Dans la forêt du Mayombe
dans le silence de la route
le bruit assourdissant du vent
qui devient
silence


je suis envahie de pensées
de bricoles, de broutilles
de mots


A travers les arbres millénaires
les blocs de feuillages denses comme du tissu
leur grande variété


je pense aux hommes que j’ai croisés
aux cadeaux que je n’ai pas faits
Je pense aux musiciens traîne misère qui sont
accrochés à nous
endurant pendant des heures
les cahots de la route
Je pense à leur lassitude,
à leurs demandes
et à la colère de Douze Millions
qui voulait être payé
et ne l’a pas été
qui voulait partir avec nous
et n’est pas parti


Je suis restée immobile dans la voiture
Je me demande ce qu’il fait en ce moment
ce qu’il pense
resté dans la petite ville lointaine et pauvre


et je regrette de ne pas avoir donné
les choses matérielles
que l’on m’a demandées


le tee-shirt
les lunettes de soleil
l’argent


moi qui aurai d’autres tee-shirts, d’autres
lunettes et d’autre argent
mais qui n’a pas eu l’éclair de joie
de donner sans retour


Je me demande ce qu’avec Pierre nous avons
fait, avons été et avons donné
et ce qui nous dépassait
et ne dépendait pas de nous


Je m’arrête là
J’aurai d’autres poèmes et d’autres pensées
mais je n’aurai pas
d’autre forêt du Mayombe

*****

Mes pensées sont liquides et mêlées d’autre
chose, entravées, grumeleuses
La colonne droite de mon dos me ramène un
instant
puis je dérive
et me perds à nouveau

*****

Je me mets à genoux, ferme les yeux, joins les
mains et
j’immobilise l’eau de mon corps
Je laisse les blocs lourds et solides se déposer
au fond
et les pensées légères monter à la surface
Je laisse se faire le partage des eaux
la séparation


Les pensés flottent et se distinguent puis
basculent hors de mon cercle intérieur
Le mélange bourbeux de mes sentiments se
renouvelle
et soudain apparait
l’eau de ma prière

Étendue sur le lit
je me suis recouchée
après le petit-déjeuner
Mon bras sent la pâte d’arachide
préparée par Georgette
étalée dans du pain
J’ai bu avec elle le café entier
lait concentré et sucre
qui fut le repos de mon âme


Hier aussi au grand marché
passant entre les étals
- sous le ciel gris les couleurs vives
prenaient des teintes de brume et de rêve -j’ai plongé
dans le paradis d’un beignet à la banane

Je suis fatiguée d’avoir trop mangé
fatiguée d’avoir trop vu la souffrance des
autres
Et je suis étendue sur le canapé
dans l’appartement de nos hôtes


La vieille maman tourne dans la cuisine
ouverte devant moi
verse de l’eau dans un seau, le rince
frotte les casseroles et lave l’assiette
dans laquelle a mangé la jeune femme
française et blanche
qu’elle a vu grandir et dont elle était la
nourrice


Elle ferme la porte et passe sur la terrasse
je ne la vois pas
mais je l’imagine la tête sur le bras
et le bras étendu sur la table
comme je l’ai vu avant de partir
elle qui dansait hier de nous avoir vus
danser
les yeux comme des étoiles
et qui aujourd’hui
pleure et n’a plus de force

*****

Milieu du voyage
et fatigue bien sûr
de milieu de voyage


qui me rend plus sensible aussi
à toutes choses


et bien que plus lointaine
je vois dans ma brume
ce que je ne percevais pas
certaines formes, certains goûts
apparaissent


Je me souviens cette après-midi
dans l’appartement de nos hôtes
restée seule
avoir vu la vie prisonnière
dans le corps de la chienne inquiète
et cherchant l’attention
coincée sur sa terrasse
tous les après-midi


Puis le tout-petit geko agrippé aux vêtements
Je voyais son souffle soulever sa poitrine
minuscule
et les fentes verticales de ses pupilles épier,
scruter et chercher à vivre
encore
Je voyais la vie prisonnière en lui chercher
à prolonger son enveloppe mince
la survie des cellules au-delà de tout
malgré leur forme prisonnière


Sous les palmiers moi aussi en chemise
blanche
et pagne autour du cou
moi qui suis le temple de tous les objets,
les souvenirs qui ont fait pour moi Histoire
des ondes électriques de mes neurones
les mélanges chimiques
les courants de lumière qui font mes
sentiments
qui font les personnes que j’aime


Il n’y a que signaux, capteurs, réception
en mon monde
incarné


Mon monde de vie incarnée momentanément
en femme
aux perceptions, aux élans limités
comme le sont les élans de la chienne
se dressant aux moindres pas
prisonnière de sa cage


Comme le geko je m’agrippe et me tends
je cherche
mon empreinte
en ce monde d’incarnations
éphémères


Les vraies rencontres, les fusions
sont des moments éphémères
Leurs empreintes profondes
peut-être se prolongent
au-delà de la vie des cellules
de leur assemblement
et se transmettent en d’autres êtres


peut-être et pourquoi notre lutte
à prolonger notre corps
J’ai bien vu la vie débordante
un instant prisonnière
en ce petit gekko


L’incarnation en femme est une belle
incarnation
en femme libre que je suis
une très belle incarnation


et belles les sensations, les perceptions,
les frayeurs
les attachements fous
les tristesses soudaines
les joies


tout ce monde qui est aussi grand
que chaque monde, qui disparaîtra avec moi
et comme moi rejoindra
la grande mer

Je n’ai pas envie d’écrire
Je n’ai pas envie de lire
Je veux juste être emportée encore
et seule, rien ne m’emporte
Je n’ai pas le mouvement des autres
leur énergie, leurs émotions autour de moi


Seule dans cette brasserie le temps me parait
long…
Je n’ai pas envie de dormir
le porto même ne m’emporte pas


Je veux que vous veniez
Je veux que vous m’entrainiez avec vous
m’accrocher à la corde
vive et toujours brûlante

Ma main sent le citron
ma bouche la boisson des riches moundele
« J’ai ramené 1500 Maman
J’ai ramené 1500 Maman »
dit la chanson
Tu sais combien a coûté mon porto ?
Tu sais combien a coûté mon porto ?
Il a coûté deux poissons, trois oignons, de
l’oseille, un grand manioc et deux bouillons
de maggie


J’attends
Les blancs sont fatigués autour des tables
rondes, chargées de bière
Les femmes africaines riches, encastrées dans
leurs grands habits, surpiqués et resurpiqués

*****

Brûlure dans le taxi qui m’emmène vers
la Côte entourée de mes amis
brûlure dans ma poitrine
pour la petite messe aperçue entre les plaques
de tôles
brûlure pour le battement des tambours
et la solennité


Brûlure pour le soir qui tombe, les étals tant
aimés
Brûlure pour les gens qui passent
les mamans, les enfants
Brûlure pour la terre battue, les reflets, l’éclat
des phares
Brûlure pour mon amie assise à côté de moi
et ses longues tresses


Brûlure pour les voix, les battements, le feu
les odeurs, les couleurs
pleurs


Brûlure pour la douceur du soir
brûlure pour l’air, la lumière, la terre
que je vais quitter demain